Mettre en récit la vie d’Ilan Flammer c’est rappeler qu’en hébreu la vie, « haïm », s’écrit au pluriel : du militantisme fondateur au caducée de médecin, de ses prises de risque comme entrepreneur à son dévouement paternel, de la création de maisons de retraites à la pratique de l’écriture sous forme de romans et de films documentaires, toujours guidé par la boussole de la psychanalyse.
Pour Ilan, la chance se provoque et la paresse se mérite. Le Black Jack au casino et le tennis de table à domicile sont les seuls sports auxquels il s’adonne ne quittant jamais l’enfant frondeur dissimulé sous les habits de mensch – homme éthique et fiable.
L’histoire d’Ilan s’écrit avant même sa naissance, dès 1948, avec l’engagement politique de son père Maurice qui quitte Metz, sa ville natale, pour participer à la guerre d’indépendance en Israël. Sur les quais du port de Marseille, Maurice rencontre sa future femme Tamar ; ensemble ils empruntent le bateau sur lequel ils franchiront illégalement le blocus maritime anglais qui visait à contenir l’afflux de Juifs en Palestine mandataire. Le couple s’installe alors à Tzrifin, où Ilan voit le jour le 22 août 1950.
A l’aube de ses 3 ans, probablement en raison des positions politiques du père communiste, la famille quitte Israël et revient s’installer à Metz. Dans cette ville industrielle connue pour être un centre important du judaïsme européen depuis le Moyen-âge, Ilan grandit entre la boutique d’horlogers-bijoutiers de ses grands-parents religieux et la communauté, où il fréquente l’Hashomer Hatzaïr, mouvement de jeunesse juif socialiste et sioniste. De ses années d’écolier messin Ilan garde en mémoire l’apprentissage du violon mais aussi la douleur indélébile de l’antisémitisme.
Son bac décroché en 1968, il s’inscrit à la faculté de médecine de Nancy, formation qu’il poursuivra à l’Université de Tel Aviv malgré son intérêt modéré pour la profession. Après avoir perdu connaissance lors d’une séance de dissection Ilan décide de se spécialiser en psychiatrie, faisant honneur à l’adage « un psychiatre est un médecin juif qui a peur du sang». Son professeur à Tel Aviv, le Dr. Fried, est un intellectuel de gauche qui deviendra pour lui une figure tutélaire – c’est par ailleurs grâce à celui-ci qu’il est exempté du service militaire sur certificat médical.
Sur place, le jeune idéaliste qui pensait habiter en harmonie avec la population arabe est indigné par le traitement qui lui est infligé. Il rejoint alors le groupuscule de militants d’extrême gauche Matzpen – « la boussole » en hébreu – mouvement composé de Juifs et d’Arabes pour une fédération socialiste mixte, en lutte contre la politique d’occupation et la « loi du retour » qui donne aux Juifs des avantages économiques et fiscaux.Lors d’une fête de nouvel an à Tel Aviv, Ilan rencontre Yaarit Makowski, artiste graveuse et peintre formée à l’Ecole d’art de Bezalel à Jérusalem, qui deviendra la mère de ses enfants.
A l’issue de leurs études, dans les années 1980, Ilan et Yaarit emménagent à Paris. Révolté par la guerre entre Israël et le Liban, Ilan renonce officiellement à sa nationalité israélienne.
Il est nommé directeur du BAPU, bureau d’aide psychologique universitaire puis rencontre à la MNEF le docteur Patrick Devawrin avec qui il s’associe pour cofonder les premières maisons de retraite françaises spécialisées dans la maladie d’Alzheimer qu’ils baptisent les Villa d’Epidaure, à Garches et à la Celles-Saint-Cloud.
Parallèlement à ses activités en tant que psychiatre, l’intérêt d’Ilan pour les arts prend des formes multiples : une société de production de films ou du mécénat.
Il se passionne pour le documentaire, y donnant écho à ses sujets de prédilection : la psychiatrie, le conflit israélo-palestinien et l’Afrique. Il réalisera sept documentaires pour la télévision et un long métrage de fiction pour le cinéma.
Son premier film, Histoire d’un sort (1986), est tourné au Cameroun et met en regard la psychiatrie occidentale et la sorcellerie. Il se verra décerner le Prix des Bibliothèques au Festival du Réel et une mention spéciale du festival de Melbourne. En 1992 il réalise La mémoire abusée ou les multiples personnalités de Rachel Downing, un film critiquant les dérives de la psychanalyse américaine et ses recours systématiques au diagnostic du dédoublement de la personnalité. Un an après il rend hommage au trio de son frère violoniste Ami Flammer dans Trois hommes et un trio. En 1994 son film Nazir Younes, arabe de nationalité israélienne interroge la difficulté d’être un citoyen israélien arabe. Son engagement contre la politique d’occupation se poursuit à travers le film Golan entre guerre et paix (1995) qui montre une colonie israélienne en territoire occupé. Saint Louis, Ville d’Afrique est une immersion, où le comédien Philippe Clévenot déambule dans l’ancienne ville coloniale à la dérive.
Son élan est bouleversé par l’accident de la route qui coûte la vie à sa femme en 1997. Ilan change alors drastiquement son mode de vie pour se consacrer à ses deux jeunes enfants. Il lui faudra près de dix ans pour revenir à la réalisation avec son seul et unique long métrage de fiction, inspiré par l’un de ses manuscrits de jeunesse – Le temps d’un regard (2006), s’y entrelace le destin de deux hommes avec celui d’une femme qui milite pour la survie d’un condamné à mort aux Etats-Unis.
En tant que producteur par sa boîte de production Cabiria Films, Ilan s’engage sur de nombreux projets cinématographiques : la série La Bible dévoilée, qui propose une relecture de la Bible au regard de découvertes archéologiques récentes, ou encore Tanathor, une fiction du réalisateur arabe israélien Tawfik Abu Wael. Il développe pendant plusieurs années le scénario d’un long métrage de fiction intitulé L’idéaliste. Ce projet inachevé est une adaptation du manuscrit autobiographique de sa mère, témoignage du départ précipité de la famille vers l’URSS en 1940 afin d’échapper à l’antisémitisme roumain portée par la Garde de fer. La famille sera déportée par Staline en Ouzbékistan dans des camps de travail forcé.
Cherchant à définir les élans qui l’animaient et la diversité de ses domaines d’intérêt, Ilan écrivait :
« Notre rue à Metz, la rue des Jardins, reliait la place de la Cathédrale à la rue où se trouvaient les synagogues et les autres institutions juives. Et notre maison se trouvait au centre de cette rue. Peut être est-ce de cette situation que je tiens un goût certain pour des positionnements entre deux mondes : entre Israël et la France, entre une intégration à l’ordre social et une certaine marginalité, entre l’art et les affaires… »
Ilan Flammer s’éteint à son domicile parisien le 27 mai 2018 des suites d’une leucémie. Il repose à présent au cimetière Montmartre au côté de sa femme Yaarit.
Ce site à l’initiative de ses enfants Daniel et Mona Flammer vise à rendre son oeuvre accessible au public et faire ainsi perdurer sa mémoire.